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Il est essentiel de savoir gérer le sentiment de perte que représente la suppression d'une partie de texte.

La tentation du mauvais choix

De très nombreuses études démontrent que l’architecture particulière de l’esprit humain le conduit parfois à prendre des décisions irrationnelles qui diminuent ses performances. Le « sentiment de perte » est une notion familière à la psychologie en général, qui démontre que ce sentiment est de nature dépressive et que nos choix, nos stratégies, visent à l’éviter autant que possible. Pour ne pas éprouver cette souffrance, nous choisissons couramment des options qui nous amènent à perdre encore davantage. Ce phénomène est bien connu des spécialistes de la bourse : on hésite à vendre une action qui a perdu de sa valeur, même quand tous les paramètres objectifs tendent à démontrer qu’elle va encore en perdre davantage. Cette hésitation influence irrépressiblement nos décisions et nuit aux résultats que nous obtenons.

C’est ainsi que nous en venons à passer une journée entière à rédiger un seul paragraphe, alors que nous aurions bien mieux fait d’y renoncer, de lâcher-prise et d’attaquer notre récit sous un autre angle.

C’est pour la même raison, lorsqu’il nous faut opérer des coupes dans nos textes, que nous choisissons de conserver les passages qui nous ont coûté le plus de temps, alors qu’ils sont généralement les moins bons.

L’écrivain est-il un être rationnel ?

L’art de l’écriture repose sur un équilibre subtil entre nos intuitions, nos « illuminations », l’exploration de nos ressentis les plus enfouis et l’analyse rationnelle du résultat obtenu. Trop de rationalité tue la création, car elle conduit à surdévelopper notre esprit critique et à étouffer nos intuitions dans l’œuf.

Pour parvenir à des textes brillants et inspirés, il faut probablement juguler notre rationalité pour ne la laisser agir que de façon ponctuelle et mesurée. Raison de plus pour en choisir la meilleure part !

J’écris aujourd’hui environ vingt fois plus vite que lors de mes premières tentatives adolescentes. C’est en me demandant quels sont les mécanismes qui m’ont permis un gain de productivité aussi spectaculaire que je me suis arrêté sur le sentiment de perte et sur ma façon de le gérer. À l’époque où chaque mot me coûtait cher, il me semblait inconcevable de me résoudre à supprimer un paragraphe, fût-il maladroit et imprécis. Aujourd’hui, il m’arrive d’effacer des pages entières avec un bref pincement au cœur, aussi vite oublié. Cette nouvelle stratégie me libère un temps considérable que je peux consacrer à l’écriture d’autres pages.

N’attendez pas qu’il soit trop tard !

« Ne pas avoir peur de tout recommencer. En général le premier jet est imparfait. On a donc deux choix, soit le rafistoler comme une barque dont on répare les trous dans la coque avec des bouts de bois, soit en fabriquer une autre. Ne pas hésiter à choisir la deuxième solution. »

Bernard Werber

N’attendez pas qu’il soit trop tard pour vous résoudre à supprimer un paragraphe bancal. N’attendez pas d’y avoir travaillé pendant une journée entière, gaspillant du même coup votre belle créativité qui ne demande qu’à se déverser hors de vous. Lorsqu’elle coule, laissez-la couler. Lorsque quelque chose coince, ne vous obstinez pas. Lâchez prise, passez à autre chose, attaquez votre histoire sous un autre angle, adoptez un autre point de vue ou travaillez sur un autre chapitre ou sur une autre histoire. Ou faites l’amour à votre conjoint.

Le plaisir est une composante essentielle de l’écriture. L’acharnement et l’obstination sont ses ennemis.

Plus grave encore : en survestissant votre temps sur des passages particuliers, vous vous placerez dans une situation où il vous deviendra impossible de vous résoudre à couper les parties les moins bonnes de votre texte. Les passages « faciles » sont généralement ceux qui méritent d’être conservés, car ils témoignent d’une osmose particulière entre toutes les parties de votre personnalité. Les passages « difficiles » finiront de toute façon à la trappe si votre jugement reste objectif. Alors, autant les couper tout de suite, avant d’y avoir passé trop de temps.

« Si un texte est mauvais, il faut le tuer. »

Stephen King

Si vous tenez vraiment à transpirer sur certaines parties, à tenter de vous dépasser, à surmonter les difficultés qui sont les vôtres dans certaines scènes particulières, faites-le à titre d’exercice, sur des nouvelles courtes, dont vous ferez ensuite ce que bon vous semblera. Ne plombez pas votre livre avec ces passages laborieux.

La touche « SUPPR » est votre amie. Apprenez à l’utiliser sans vergogne.

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